Chez le dessinateur, c’est la main qui sait. C’est la main qui dicte. Chez Georges Boulard, elle a étendu plus largement son empire. Elle le possède et le met au travail forcé. Non pas qu’il en souffre : elle lui ouvre le chemin qui mène à sa propre joie. Georges Boulard utilise le productivisme comme méthode d’exploration : il exploite les motifs jusqu’à extinction (ou bien extension), il envoie sa main comme un chien renifler, mâchouiller, grattouiller tout ce qui lui tombe dessous, symboles complexes comme images naïves, figures publicitaires comme fixations populaires –  de Bruegel au Blues Brothers, de Marvel aux publicités LIDL, en passant par la médiathèque du quartier.

De là, répétition, conjonction, collages, multiplication, eaux-fortes du dessin appliquées aux éléments saillants pour faire apparaître des angles inconnus – angles déroutants ou moqueurs ou inquiétants ou difformes, bourgeons d’une vie qui s’est déplacée vers de nouveaux territoires interlopes où d’autres trafics sont possibles.

Georges Boulard propose une démesure dans ses œuvres, plus encore dans son insistance, qui n’a pas cessé depuis ses gribouillages d’enfant et en a gardé le trait principal – joie ! – de l’immanence sans intention prédéfinie, qui peut partir dans toutes les directions, s’émerveiller d’une couleur flamboyante ou de jeux de paillettes, s’abîmer dans d’infinis détails dans le coin d’une composition, s’attaquer à des tâches titanesques (ou bien éléphantesques, voir plus loin).

Joie donc de la perpétration sans cesse recommencée (l’action punk qui se place au-devant de toute autre prérogative, qui accepte le défi de monopoliser l’énergie vitale contre les lois de la nécessité). Joie de la (ap)préhension du monde, de faire le tour de son étrangeté pour dompter une angoisse diffuse mais tenace. Joie d’avaler le monde, de le digérer, pour recracher une production comme le monde recrache sur nous toute sa folie et ses normes et sa profusion, mais dans son cas, les annotations font tout.

La joie du faire n’empêche pas la lucidité sur ses conditions d’expression. Georges Boulard a vite compris qu’elles en étaient les limites – celles du support qui l’enferme, dont les normes sont définies par l’industrie du papier. Les cahiers qu’il remplit ont bientôt été trop petits, ce qui ne l’a pas empêché de continuer à les remplir comme un forcené arraisonné par le grand capital, qui s’en accommode pour foisonner comme une mauvaise herbe dans les plis du béton (graffitis sur les murs de sa cellule de cellulose). Il s’en est enfuit aussi en s’affranchissant de plus en plus de ce formatage pour se lancer dans des grands formats d’abord animaliers (chèvre, âne, éléphant à taille réelle, le bestiaire d’un Noé du papier), puis s’attaquant à la Tour de Babel qui résonne parfaitement avec la tournure polygraphe de son travail.

Reste, toujours la joie du dessin, dont il revendique pleinement l’artifice du contour, contraire au réalisme que peut viser la peinture, la joie donc d’une illusion partagée avec le public, d’une communion moins dans un art que dans une culture recomposée à laquelle il souhaite nous convier.

Georges Boulard dessine.
Ce n’est pas une activité.
C’est un état.
Il dessine parce que sinon quelque chose enfle.
Parce que sinon ça pousse de travers.
Parce que sinon la tête bourdonne, la main se fige, le monde devient trop épais.
Il dessine pour faire passer.
Il dessine pour ne pas oublier,
pour ne pas s’oublier,
pour ne pas laisser la main s’endormir.
Il dessine pour tenir.
Avant que ça le rattrape.
Il dessine sans attendre l’inspiration, sans refuser l’épuisement.
Il dessine par contagion.
Il dessine pour dessiner.
Il recommence.
Comme si la première fois n’avait pas eu lieu.
Jusqu’à l’accident.
Il dessine depuis plus de quarante ans.
Toujours à la main.
Partout.
Sur une table.
Sur un genou.
Il dessine dans l’interstice.
Il dessine dans le contretemps.
Dans les moments que le quotidien oublie.
Il dessine pendant que le monde fait autre chose.
Il travaille jusqu’à ce que le papier n’en veuille plus,
jusqu’à ce que la couleur crisse.
Il travaille avec la patience d’un moine hyperactif.
Il travaille en immanence :
Rien à sublimer,
Rien à sauver,
Rien à monter au ciel.
Seulement la matière :
Le trait cerne, mord, attrape la forme avant qu’elle ne s’échappe.
La couleur vient en jus, en nappes, en infiltrations.
Le contour insiste, distingue le corps du décor, le possible de l’impossible.
Pas de transcendance.
Non.
De la matière.

Encore de la matière.
Toujours plus de matière.
La matière a le dernier mot.
Et le premier.
Stakhanoviste ?
Oui.
Mais sans usine.
Sans sirène.
Sans pause.
Le dessin n’est pas une série industrielle,
c’est une série organique.
Une suite.
Une suite qui ne sait pas toujours où elle va.
Ses figures sont instables.
Elles ricanent.
Elles mutent.
Animaux-objets.
Mots-corps.
Lettres qui deviennent des dents.
Images qui bégayent.
Il mélange.
Il associe.
Il greffe.
Un bout de Bosch.
Un reste de Bruegel.
Une ruine archéologique.
Une façade trop savante.
Une anecdote historique inutile,
donc indispensable.
Il est un puits de savoirs obliques.
Il transforme le passé en réserve active.
Tout cela passe.
Tout cela se tord.
Tout cela ressort autrement.
Il sait beaucoup.
Mais dissimule.
Il glisse.
Il laisse traîner le savoir comme un piège discret.
Et aujourd’hui, il agrandit.
Pas pour rendre visible,
pour faire vibrer.
Il donne de l’espace.
Il laisse le dessin respirer.
Pour déplacer la pression.

Il dessine.
Il dessine encore.
Il dessine parce que c’est ça, la joie :
faire.
Pas conclure.
Pas expliquer.
Faire.
Sans centre, sans garantie.
Et recommencer.
Car au fond.
Ce n’est pas ce que le dessin représente.
C’est ce que le dessin produit.
Il produit un état.
Il produit une tension.
Il produit un rythme.
Le dessin parle. Il délire. Il invente des langues intermédiaires, entre image et texte, entre sens
et non-sens.
Et dans ce rythme, il tient.
Et dans ce rythme, il continue.
Il recommence.
Il recommence encore.
Parce que la joie est là.
La joie, donc.
Mais pas une joie douce.
Pas une joie calme.
Pas une joie raisonnable.
Une joie nerveuse.
Une joie sarcastique.
Une joie d’avant la règle.
Une joie d’après l’accident.
La joie n’est pas le thème.
C’est la conséquence.
C’est l’effet secondaire.
C’est ce qui arrive quand on continue à faire, sans fin.
Il dessine.
Encore.
Et encore.
Et encore.
Et c’est dans ce encore
que se trouve l’œuvre.